Depuis plus d’une dizaine d’années, nous entendons beaucoup de commentaires au sujet de la baisse étrange des ventes de disques. Brian Eno et Mick Jagger, par exemple, croient que l’âge d’or des ventes de disques est terminé. D’après ces icônes (et principaux bénéficiaires) de l’industrie, il y’a eu une période entre le milieu des années 1960 et le début des années 1990, au cours de laquelle les musiciens pouvaient vivre décemment grâce à leurs enregistrements. Cette période est passée aujourd’hui. L’endurance du numérique et la facilité avec laquelle il se propage et est consommé a fait naître un nouveau paradigme où vivre de son art, sans compter devenir riche grâce à ses ventes de disques, est impossible pour la plupart des artistes. Pour plusieurs, simplement vendre assez de disques pour couvrir les coûts de la production est chimérique. Certains blâment le téléchargement sans vergogne de ceux qui se procurent leur musique préférée gratuitement. D’autres le voient comme l’économie de «l’offre et de la demande». Et on sait bien qu’il y a une étonnante et irrésistible réserve de musique à notre portée aujourd’hui.
Il est tentant de déplorer ce nouvel espace qui semble favoriser l’auditeur aux dépens de l’artiste. Avec des sites tels que YouTube, Rdio et Pandora, qui rapportent des millions de dollars parce qu’ils capitalisent sur la soif de musique de leurs auditeurs, tout en partageant une quantité minime de leurs recettes avec ceux qui en fournissent le contenu, il n’est pas difficile de s’en plaindre.
En effet, l’Internet est une aubaine pour les férus de musique, mais offre seulement une petite compensation aux artistes. Il fut un temps où on devait d’abord acheter un disque avant de décider s’il était à notre goût ou pas. Si on ne l’aimait pas, tant pis, il était possible de le revendre à un magasin de disques usagés ou alors on le jetait. De nos jours, les échantillons gratuits font partis du parcours. En fait, ils semblent souvent être le produit lui-même. Payer pour de la musique est une option choisie seulement par ceux qui font preuve de compassion. La plupart des artistes ont donc plus de difficultés à créer leur art et doivent se questionner constamment sur ce qui les pousse à faire ce qu’ils font (ce qui est une bonne chose, me direz-vous).
La situation est peu réjouissante. Il semble qu’Eno et Jagger aient eu raison, mais la situation reste la même. Ce qui, autrefois, semblait être une anomalie à régler avec une plus grande application de la loi et des litiges est maintenant la norme indéniable. Et si certains musiciens gagneront de l’argent par le biais de la publicité ou bien en composant la bande-son de films, et que d’autres seront assez chanceux pour faire un bon salaire à travers les recettes de leurs tournées (ce qui n’est pas, en dépit de ce que vous avez pu entendre, une alternative simple à la vente de disques ), pour la plupart des musiciens, le simple plaisir de composer de la musique avec des amis devra suffire. Et pour plusieurs, ce plaisir suffit. Qu’importe le support, la musique existe. Les musiciens continuent à en créer et à en jouer avec autant de passion et de dévouement. Peut-être encore plus qu’avant, puisqu’on décèle une croissance exponentielle dans la quantité de musique à laquelle nous avons accès.
Bien que la révolution numérique ait changé drastiquement la façon dont les musiciens ont traditionnellement gagnés leurs vies depuis 40 ans, elle n’a pas ruiné la musique. Elle a plutôt inauguré une nouvelle ère dans l’histoire de la conscience musicale, comme le vinyle et la radio avant elle.
Michael Chanan a souligné, dans son impressionnant livre Repeated Takes, que l’invention des enregistrements musicaux a fondamentalement changé la façon dont nous interprétons et interagissons avec la musique. Avant qu’il soit possible d’enregistrer la musique et de figer un moment dans le temps, si on n’était pas physiquement présents au moment où le morceau était joué, on l’avait manqué, voilà tout. Mais l’avènement des technologies d’enregistrement modernes créa un contexte où la plupart des auditeurs n’étaient pas présents lorsque la musique était jouée. Ne pas être physiquement présent n’était plus un obstacle. Cette technologie représentait plus qu’un simple changement technologique. Cela a fondamentalement changé la façon d’interpréter et d’interagir au contact de la musique et transformé une expérience complètement éphémère en quelque chose que l’on pouvait tenir dans nos mains et emporter chez soi. Et puisqu’on pouvait la tenir dans nos mains, on pouvait donc l’échanger contre de l’argent. Boom! L’industrie du disque était née.
De nos jours, cet aspect physique n’est qu’un détail. Les gens continuent d’acheter des CDs, mais plus autant. Ils n’en ont pas besoin. Pratiquement tout est accessible, n’importe quand. L’étendue même de choix musicaux est ahurissante. Tout le monde peut enregistrer une chanson, la mettre dans un appareil numérique et l’envoyer dans ce vaste océan de uns et de zéros. La musique numérique, présente partout, fait partie de notre quotidien. Elle est devenue un appareil personnel de divertissement : intimement tissé dans notre culture, d’une manière profondément banale. Elle est comme une bouffée d’air. On en a besoin, on la valorise, mais on n’y songe pratiquement jamais. On baigne dedans, mais ce n’est pas dans nos pensées. Son sens est effacé. La musique numérique est devenue complètement « démarchandisée ». Ce n’est plus un appareil de production à acheter et à vendre.
En substance, pour que la musique garde sa valeur fondamentale à l’échelle humaine, au-delà du sens que le marché lui a donné, nous devons mettre en place de nouvelles façons d’articuler sa valeur dans nos vies, de sorte que ceux qui créent la musique que nous aimons puissent vivre de leur art et bénéficier de notre intérêt.
C’est lourd…mais c’est aussi libérateur. Si vous pensez, comme moi, que le capitalisme n’est pas la seule façon (et certainement pas la meilleure) d’organiser la société, alors l’émancipation de l’art de ses chaînes mercantiles est une idée attirante. Mais alors, comment est-ce que le musicien survit? Comment vivre de son art?
Dans son livre Bruits : Essai sur l’économie politique de la musique, Jacques Attali a avancé que l’histoire de la musique se divise en quatre temps. Le premier est l’ère de la musique non écrite, de la musique purement orale. Le second est l’ère de la musique imprimée. La troisième, l’ère de la musique enregistrée. Attali a écrit Bruits en 1977, une époque, qui, d’après lui, était le début du quatrième temps. Attali s’inquiétait du fait qu’une transformation de la musique en un produit de consommation menaçait la pertinence et le sens de la musique dans nos vies. Puisque la technologie a brisé les vieux modes de communications et a ainsi porté atteinte à nos relations interpersonnelles, il nous implore de «créer notre propre relation avec le monde et d’essayer d’impliquer les autres au sens qu’on crée ». Le fait de transformer la musique en objet, d’après lui, ne pourrait conduire qu’à la perte de son sens et de sa valeur dans la société. Déifier une force sociale si puissante dans nos vies obscurcirait sa fonction véritable.
Nous sommes tous conscients que l’art possède une valeur inhérente qui ne peut être décrite simplement en termes économiques, et le fait de le considérer comme un passe-temps est dénigrant. En substance, pour que la musique garde sa valeur fondamentale à l’échelle humaine, au-delà du sens que le marché lui a donné, nous devons mettre en place de nouvelles façons d’articuler sa valeur dans nos vies, de sorte que ceux qui créent la musique que nous aimons puissent vivre de leur art et bénéficier de notre intérêt. Atteindre cet objectif donnerait plus de chance aux artistes de prospérer. Cela créerait de nouvelles sources de compensations pour les artistes et pour leur travail. L’approvisionnement par la foule et autres techniques de levées de fonds similaires sont un bon départ, mais on a besoin d’être plus créatifs. Les idées plus radicales, comme faire de l’art un droit humain, ou bien de traiter les artistes comme des fonctionnaires, avec des bourses financées par l’état, seraient préférables, mais on peut aller encore plus loin.
Je sais, on dirait des idées socio-communistes utopiques, mais il s’agit au fond de la façon dont nous apprécions l’art dans nos vies. Si on accepte le fait que seuls les professionnels devraient être bien payés et que ceux qui ne le sont pas sont soit des amateurs, soit des passionnés, alors on accepte la fausse hiérarchie dictée par le marché et par les pensées mercantiles. Cela sous-entend que le travail fait par un artiste inconnu est inférieur ou pas assez sérieux, et ne mérite donc pas de bénéficier de soutien. Mais la valeur réelle de la musique réside dans son aspect local, dans les communautés où elle resplendit et ajoute de la substance à la vie de tous les jours. Cela ne veut pas dire que quelqu’un qui vit dans une campagne Finlandaise ne peut pas apprécier Jay Z, mais les gens comme lui représentent seulement la pointe de l’iceberg, le 1% si vous préférez. Les 99 % restant de l’iceberg musical englobent les groupes locaux, les compositeurs de chansons et ceux dont la majorité de la population mondiale n’entendra jamais parler.
Néanmoins, la révolution numérique a effacé les démarcations du consumérisme et a permis à des communautés autrefois disparates de former des liens. Elle a jeté la machine dans le désarroi. La musique retourne ainsi à la place qu’elle occupait dans la société avant la révolution industrielle, avant le consumérisme et avant la domination de la culture occidentale : on joue pour le plaisir. Comme l’a dit Attali, jouer uniquement pour le plaisir de jouer, «se rapporte à l’émergence de l’acte libre, au dépassement de soi, au plaisir d’être, au lieu d’avoir». Et on ne parle pas du plaisir au sens hédoniste non plus. Le plaisir du moment, le plaisir d’«être», tout simplement, c’est si important. Comme le croit le philosophe Erich Fromm, le fait de mettre l’accent sur l’«avoir» aux dépens d’«être» transforme l’homme en un grand myope et lui fait prendre la route de l’arrogance, de l’ignorance, et finalement, de la désintégration.
La musique, de ce fait, pourrait être la source d’une nouvelle attitude mondiale, un relâchement des restrictions commerciales, et peut-être à la fin, la réorganisation social dont nous avons désespérément besoin.
Les objectifs de la célébrité et de la fortune sont vétustes. Mieux gérer les médias sociaux, ou bien faire plus de tournées, ne sont pas des solutions adéquates parce qu’elles ne se rangent pas du côté des changements fondamentaux qui ont eu lieu. Faire plus de tournées coûte cher et est une entreprise habituellement compensée par les ventes de disques.
À cet effet, faire payer les gens pour de la musique est une bataille perdue. Forcer les gens à payer pour de la musique, ou bien les réprimander lorsqu’ils ne le font pas, est une tentative de recyclage: un exercice futile, à moindre avantage. On doit plutôt adopter une vue large, au-delà du commerce. Les musiciens doivent vivre, c’est le cas pour tout le monde, mais plaindre l’agonie des ventes de disques ne ramènera pas la glorieuse époque.
L’immensité de la croissance exponentielle de l’information que nous vivons actuellement est stupéfiante, et ce vaste océan de données est un défi vis-à-vis de nos modes de perception et d’interprétation. Les artistes et les musiciens risquent d’être noyés dans le vacarme des bruits numériques s’ils ne parviennent pas à construire de nouvelles façons de créer de la valeur dans leur travail et à trouver de nouvelles façons de communiquer leurs idées. L’art est d’une importance capitale dans nos vies, cela est indéniable. Le fait que la manière dont le cerveau humain interagit avec l’information a été altérée pour toujours est également indéniable. Seules les solutions qui répondent à cette révolution amèneront l’artiste à vivre et à s’épanouir dans l’ère du numérique.
Has the situation changed that much from the period when recorded music WAS a commodity? Has there ever been a healthy, thriving middle class of musicians outside of the symphony/orchestra context? I’d argue there are more musicians making a living – ie making a net amount that’s above the poverty line – in 2013 than there were in 1985. The reduction in demand is mostly happening at the superstar level IE a billboard #1 will move 300k units instead of 3 million.
That’s not to negate your point; ie just because there’s no middle class, that doesn’t mean there shouldn’t be one. But how big should it be? How many state-funded or crowd-funded musicians is enough? Especially now that anyone can make money?
I’m curious what your preferred solution would look like and whether it can be implemented in the current market economy. Is there a cultural policy solution that is incremental as opposed to the direct employment of musicians by the state (which I think we can all agree would be a mess)?
Hey Tim J,
All I know is that 15 years ago, most musicians I knew could expect to sell at least 500-1000 copies of their CD to friends and acquaintances and the like. Thereby, if not making a living, at least recouping expenses and possibly a bit more. These days, that is absolutely not the case.
If you’d argue there are more musicians making a living, I’d love to see/hear your evidence. Because that has not been my experience.
At this point, I have no preferred solution. My goal was only to point out that we cannot expect to find satisfactory solutions by simply trying to squeeze music back into the commodity box. Today’s economy simply doesn’t seem to support it.
If I wrong, and I’d love to be proven wrong, please point me in that direction evidence-wise.
I thought people made music because they wanted other people to hear it?
Cheno,
People make music for lots of different reasons. And I don’t know a single musician who doesn’t want people to hear their work. But does this mean they shouldn’t expect to receive any kind of economic reward for it?
It costs money to make art. Wanting to find a way to adequately sustain one’s work is not asking too much in my opinion.
hey, really great article, nathan. I’ve sent an email to get in touch, via weird canada, but realize now it’s probably easier to comment here instead.
myself and my colleagues have been working on thinking about a system that brings artists and fans together and monetizes digital music exchange based on sharing and actual cultural and musical practices in the digital age. a general overview of our ideas are posted up on our site, http://cultcap.org.
We have a paper out in an open-access journal that i’d love for you to check out. Theoretical orientation is very similar. We’re always looking for people to share their thoughts on our ideas and even to get involved if they’d like to. So if you have a chance, give this a read and i’d love to hear your thoughts.
cheers,
brian
http://www.iaspmjournal.net/index.php/IASPM_Journal/article/view/635/pdf_4
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